Ghost in the Shell (des IA et des hommes)

Publié le par Corbeau Moqueur

Ghost in the Shell (des IA et des hommes)

Dans la décennie 2030, une humaine sauvée d'un accident nautique se fait transplanter son cerveau dans un corps totalement robotique. Malgré une société où il est coutume d'améliorer son corps avec toute sorte d'implant cybernétique, elle est encore unique en son genre et sans doute la seule à être en mesure de tenir tête cyberterrorisme, dont les attaques visent à pirater et contrôler les esprits. Mais alors que l'enquête évolue, le Major (c'est son nom) est confronté à un passé oublié et découvre des choses qui ne vont pas lui rendre la vie facile...

Enfin une bonne adaptation... doublée d'un bon film qui plus est, ma quatrième attente de cette année est donc comblée. Point de ratage à l'horizon ou de longueurs abrutissantes avec lesquelles le réalisateur abrutissait les spectateurs dans son précédent film (l'insupportable Blanche Neige et le Chasseur), en revanche une très belle esthétique, une réalisation maîtrisée (comme quoi, n'importe qui est capable du meilleur comme du pire) et du cyberpunk indémodable. Avant de dégommer tout ce qui a trait au whitewashing abusif et au "plagiat" et aux références, je préfère avant tout parler de ce qui a de plus important : le film.

Si on lui enlève sa surcouche "adaptation" et qu'on "oublie" le fond et la forme de l'oeuvre original, le film reste bon et très agréable à regarder. En conséquence, même sans connaître le manga originel, n'importe qui peut comprendre le scénario, les personnages et les différents enjeux soulevés durant les 1h45 de projection. Les scènes d'action, les robots, les piratages donnent du rythme et la mise en scène un peu clipesque se montre très efficace en toute circonstance. A la ville traditionnellement sombre des univers cyberpunk (d'où le rapprochement persistant avec Blade Runner), Rupert Sanders a rajouté une bonne dose de couleurs à travers des hologrammes, de la réalité augmentée et virtuelle présent un peu partout dans cette mégalopole futuriste.

Malgré le délai assez court pour donner un peu de contenu à ses personnages, ces-derniers sont plutôt bien approfondis, d'autant que la démarche utilisée justifie la présence de la langue anglaise et la présence d'une occidentale dans le rôle principal. En parallèle de tout ça, la musique est vraiment très bonne. Très homogène avec la mise en scène, ses sonorités digitales apportent pas mal de cachets dans un univers déjà bien desservi à ce niveau là.

Tout cela ne fait malgré tout pas oublier que Ghost in the Shell, c'est avant tout un manga sorti en 1989, décliné en trois séries d'animation, différents jeux-vidéo et connu en occident grâce au premier film d'animation, sorti quelques années après le phénomène Akira. Et si le film d'animation a dû être visionné exprès par l'intégralité des critiques, histoire de garder la tête froide, je peux vous dire que peu d'entre elles ont lu le manga, sinon on se taperait pas autant de conneries de leur part. Preuve en est avec les références que tout le monde croit bon de nous arroser (et toujours les mêmes, faut pas déconner) : Blade Runner, Matrix, Minority Report, Cloud Atlas, Total Recall...

Sauf que bah, ce sont pas vraiment des références, puisque le manga est comme le film et d'ailleurs pas mal de plans ont été repris à l'identique dans celui-ci. Masamune Shirow n'a jamais caché son attrait pour le cyberpunk et l'influence de Philip K. Dick dans son travail, pour autant c'est plutôt à lui (du moins à son manga) que les réalisateurs des films précédemment cités font référence (à part Blade Runner, sorti avant). Toujours est-il que pas mal de plans ont été littéralement décalqués et soulevés l'indignation des fans, ainsi que l'exaspérations des critiques abruties, qui ont d'une voix commune crié au plagiat. Ce qui est complètement con, puisqu'une adaptation doit accessoirement se baser sur le matériau qu'elle adapte. Deuxièmement et je l'ai déjà dit il y a quelques mois, dans une adaptation les fans ils ne sont jamais content, un coup il manque un truc, un coup il y en a un de trop et dans le cas présent si les scènes décalquées avaient été absentes, les lemings auraient aussi gueuler.

ça a de la gueule, c'est un fait.

ça a de la gueule, c'est un fait.

D'autant qu'au final, la mise en scène offre un rendu manga qui restitue à ces scènes la beauté qu'elle mérite (pas qu'à celle-ci d'ailleurs). A côté de ça, le manga dispose d'un background très fouillé et pose des interrogations tant philosophique que politique, mais toujours complexe. Le risque le plus important de l'adaptation était donc surtout de retranscrire cet aspect du manga, qui n'est absolument pas du bullshit et pousse la réflexion très loin, allant jusqu'à demander si une IA pouvait développer une conscience propre, la spécificité de la pensée humaine et la frontière entre le corps et l'esprit. En 1h45, le film pouvait se vautrer dans les grandes largeurs et basculer dans le classicisme hollywoodiens (des flingues, des boobs et des méchants). A la place, l'adaptation s'interroge plus simplement sur l'humanité d'une âme (le ghost), dans un corps robotisé (le shell). C'est plus linéaire, mais c'est aussi plus limpide et il était difficile de faire plus sans que ce soit too much.

La nouvelle Suicide Squad
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Enfin, difficile de parler du film sans passer par le casting. Globalement tout le monde est bon, ce qui change des adaptations de manga foireuses il faut l'admettre. En plus il y a Takeshi Kitano, ce qui n'est pas rien, même si je le trouve assez effacé, comparativement au reste de son équipe. Au passage, il est le seul à parler japonais et la raison est très simple : il n'aime et ne veut pas parler anglais et si ça peut faire chier les ricains, c'est encore mieux. Heureusement l'univers de Ghost in the Shell offre une solution vis-à-vis de ça en dotant les personnages d'implants robotiques dans leur caboche, leur permettant entre autre de traduire automatiquement les langues.

Mais surtout, il y a Scarlett Johansson qui est la cible de tout un tas d'attaques stupides, tout aussi injustifiées qu'haineuses. La raison est simple : une blanche, américaine de surcroît, est considérée comme un outrage par tous les fans dans l'adaptation d'un manga où l'héroïne est japonaise. Dommage pour eux ce whitewashing est non seulement pleinement intégré dans le récit, mais il en plus habilement amené dans le scénario. Et puis au passage, sans spoiler, le Major est un putain de cyborg à 99% robot, on s'en fiche que le personnage soit incarné par un blanc, un noir ou un asiatique, c'est un robot ! Mais non, les gens préfèrent s'exciter, alors que la logique est à peu près la même que pour La Grande Muraille. Rupert Sanders est d'ailleurs monté aux créneaux pour défendre son choix en usant de propos un peu déplacés (je ne fais pas une petite version japonaise, mais un blockbuster mondial). "Une petite version japonaise", hein... donc quoi de mieux qu'une actrice renommée pour répandre la sainte parole dans le monde...

L'actrice en elle-même a totalement investit son personnage. Moi qui la trouve d'ordinaire inexpressive, elle a ce coup-ci réussit à reproduire trait pour trait les expressions du personnage original, par ailleurs ses intonation et sa démarche transpose l'ambiguïté de son personnage mi-machine, mi-humain. Il faut dire que la Scarlette commence un peu à avoir l'habitude des rôles un peu awkward comme ça : dans Her (2013) elle était un système d'exploitation, dans Under the Skin (2014), une extraterrestre et un bâton numérique dans Lucy (2014). L'ironie dans tout ça, c'est que c'est dans la saga dans laquelle il aurait mieux valu qu'elle soit dotée d'une nature peu commune, qu'elle est justement une humaine normale (je parle de Marvel évidemment).

Donc tout est bien qui finit bien. Allez voir ce film si vous en avez l'occasion, c'est une bonne pioche et accessoirement une très bonne adaptation de manga, ce qui est plutôt chaud habituellement. Reste plus qu'à espérer que le Death Note de Netflix ait droit à un traitement similaire, on a déjà le whitewashing alors avec un peu de chance la qualité suivra... j'espère.

Publié dans le coffre à bobines, Films

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