L'instant Manga #12 : Jojo's Bizarre Adventure

Publié le par Corbeau Moqueur

L'instant Manga #12 : Jojo's Bizarre Adventure

Peu connu du grand public et pourtant aussi massif que légendaire dans le milieu otaku, Jojo's Bizarre Adventure est un manga signé Hirohiko Araki. Il est à l'heure actuelle constitué de 118 volumes. Sa (pré)publication a débuté en 1986 dans le Weekly Shonen Jump et s'est achevé en 2004 pour cet hebdomadaire, depuis son changement de cible éditoriale effectué dans le septième arc de la saga. Depuis 2005, Jojo est devenu un seinen, en conséquence il est à présent prépublié dans le mensuel Ultra Jump et si vous voulez mon avis, c'est incroyable qu'il soit rester si longtemps considéré comme un shonen. En France, il est malaisé de se procurer les précieux volumes, en particulier les douze premiers de part l'âge du manga et surtout à cause de sa publication déstructurée. Les éditions J'ai lu se sont occupées de sa traduction jusqu'en 2006 (pour un total de 46 tomes), avant de passer la main à Tonkam qui a repris l'édition à partir de la 5ème partie tout en rééditant au passage les 3èmes et 4èmes arcs.

Malgré la longueur et la densité du manga sans cesse renouvelée, son mangaka - Hirohiko Araki - a quand même trouvé le temps d'écrire et de publier quelques menues autres oeuvres, publiées le plus souvent dans le Weekly Shonen Jump. Etant donné les goûts éclectique du bonhomme, on trouve un peu tout et n'importe quoi : Busou poker (sa première publication), Outlaw Man, Gorgeous Irene (un magical girl façon Jojo), Deadman's questions (un serial killer devenu détective en enfer)... Mais tout ça n'est rien en comparaison avec son oeuvre maîtresse, inspiré consciemment et inconsciemment par à peu près tous les mangas qui traînaient sur sa table basse, la musique occidentale (notamment ce cher Michel Polnareff), l'Italie, le cinéma, notamment les films d'horreur, la magie et les polars.

Alors comment donner du sens à un bazar pareil ? En divisant l'histoire du manga en plusieurs arcs, ainsi qu'à travers les générations (du moins avant que la septième partie ne vienne mettre son grain de sel) et en ajoutant des éléments au compte goutte. Parler de l'histoire Jojo's Bizarre adventure sans rien révéler des tenants et des aboutissements est tout simplement impossible, aussi je ne vais rien de moins que vous spoiler gaiement l'intégralité du premier arc, qui est avec Stardust Crusaders le plus connu (à tel point qu'un film d'animation s'est concentré sur cette partie). Il va de soi que je vous recommande tout de même la lecture de cette première partie, qui malgré son dessin très kitch met très vite dans l'ambiance.

Les perspectives fantaisistes sont un peu la marque de fabrique de ce manga, mais les débuts étaient quand même bien WTF.
Les perspectives fantaisistes sont un peu la marque de fabrique de ce manga, mais les débuts étaient quand même bien WTF.

Les perspectives fantaisistes sont un peu la marque de fabrique de ce manga, mais les débuts étaient quand même bien WTF.

Dans Phantom Blood, nous sommes à la fin du XIXème siècle en pleine Angleterre Victorienne, Lord Joestar (pas lui, l'autre) un noble apathique au grand coeur adopte le jeune Dio Brando, dont le père décédé lui avait sauvé la vie en tentant de lui piquer son fric (oui c'est possible, surtout à travers une référence aux Misérables de V.H.) et décide d'élever l'orphelin au côté de son fils Jonathan Joestar. Sauf que :

  1. Ils ne peuvent d'emblée pas se piffer.
  2. Dio Brando est un psychopathe tout droit sorti des bas-quartieeeerrrs, dont le seul but est de se comporter en fils prodigue pour plus tard, tuer Lord Joestar et piquer sa fortune.
  3. Jonathan Joestar (dit Jojo) est un gringalet gosse de riche à la noblesse d'âme propre aux héros de shonen et aux ambitions limitées.

Après quelques joutes verbales, aristocratiques et physiques, Jonathan Joestar passe une période bien difficile dans laquelle son chien se fait incinérer vivant et sa première petite amie, abuser. Mais les années passent et alors qu'ils sont au lycée, Dio, qui est toujours un psychopathe en puissance, décide d'accélérer les choses en tentant de tuer son père adoptif à coup d'arsenic. Et à partir de là, ça part en biberine complète. Jonathan Joestar, qui est toujours un gosse de riche, mais mesure maintenant 1m95 pour 100 kg de muscles, s'aperçoit du complot de son demi-frère et le perce à jour. Après un "incident" malencontreux, Dio devient un vampire grâce à un masque antique aztèque, tue la moitié des figurants, y compris Lord Joestar, assemble une armée de zombies-vampires et tente de gouverner le monde.

Plongé dans ce mélange gothico-gay improbable de Princesse Sarah et de Castlevania, Jojo fait la connaissance de Will E. Zeppeli, un illuminé italien qui va faire office de vieux maître mystique dans cette première partie et lui enseigner l'Onde, une énergie ésotérique bullshit servant à beaucoup de choses, y compris tuer les vampires et ouvrir des conserves. Après un entraînement express c'est baston, exploration, baston, éviscération et re-baston, dont je peine encore à comprendre pourquoi ce mélange improbable n'a pas de PEGI 18. Mais heureusement à la fin, Dio est mourut, le monde est sauvé, Jojo se marrie sur un Costa Rica et part vivre des jours heureux aux Amériques. Fin.

Ah les shonen d'antan étaient quand même bien plus violents que ceux de maintenant.
Ah les shonen d'antan étaient quand même bien plus violents que ceux de maintenant.

Ah les shonen d'antan étaient quand même bien plus violents que ceux de maintenant.

Mais en fait non, car Dio a survécu au combat et se planquait dans un cercueil dans la câle du navire. Il tue chaleureusement tout l'équipage, les transforme en zombies-vampires et bute Jojo ! Oui le héros meurt dès le tome 5 du manga... dont la série continue encore aujourd'hui, renvoyant ainsi Game of Thrones au bac à sable ! Dans un dernier acte d'héroïsme, Jojo parvient à faire exploser les moteurs, couler le navire et permettre à sa femme de prendre la fuite dans le cercueil de Dio (syndrome Titanic obligecette conne n'a pas voulu filer une place à son mari).

Arrivé à la fin du tome 5, l'histoire se situe 50 ans plus tard, aux Etats-Unis où l'on suit Joseph Joestar, le petit fils de Jonathan Joestar, un manieur d'Onde beaucoup plus doué, au langage beaucoup plus relâché, qui va à son tour dégommé du vampire Aztéque, même si ça l'oblige à utiliser toutes sortes de méthodes crapuleuses et tirer sans sommation sur ses ennemis. Et je vais m'arrêter là pour ce qui est du scénario, car vous avez peut-être (j'espère) compris que Jojo's Bizarre Adventure n'a pas "bizarre" dans son titre pour rien. Ce manga est original, atypique et l'auteur n'a pas peur de faire des choix drastique dans sa narration pour construire une histoire solide et viable sur le long-terme. Dans les années 80, peu d'auteurs auraient eu l'audace (ou l'inspiration) de le faire. Imaginez maintenant que Hirohiko Araki en était au début seulement de sa carrière et que cette première partie ne constitue qu'un simple échauffement. Oui, vous le sentez le génie du bonhomme là ?

L'instant Manga #12 : Jojo's Bizarre Adventure
L'instant Manga #12 : Jojo's Bizarre Adventure

Jojo's Bizarre Adventure véhicule ce qui fait défaut à de nombreux shonen de nos jours et du passé : l'originalité et la capacité à se renouveler sans cesse. Le manga est divisé actuellement en huit arcs (huit parties si vous préférez), chacune avec un Jojo, une époque et un lieu différent, parfois proches, parfois éloignés. En plus chaque partie peut exister indépendamment des autres, d'ailleurs la publication de la série a commencé à partir du troisième arc en Amérique du nord et personne ne s'en est plaint. Chaque partie est pratiquement un manga à part entière, son auteur a même été jusqu'à changé l'atmosphère et les mécaniques scénaristiques d'une partie à l'autre. Chacune d'entre elles est basée sur un genre cinématographique bien précis (horreur pour la première, aventure pour la seconde, road-movie pour la troisième, la quatrième un polar et la cinquième s'incline devant le Parrain...). Là où c'est le plus intéressant, c'est qu'on est pas obligé de lire toutes les parties pour parfaitement comprendre l'histoire, les enjeux et les personnages, sans en rater une miette et ça, peu de mangas peuvent se targuer de le faire.

D'autant qu'Hirohiko Araki va même jusqu'à recréer les règles de son propre univers. Dans les deux premières parties la majeure partie des combats passaient par l'Onde, mais conscient des limites de cette énergie vis-à-vis du potentiel de son imagination, il a introduit de nouveaux pouvoirs à partir du troisième arc : les Stands. Les Stands sont des esprits invisibles pour le commun des mortels, liés à chaque personnages avec chacun un pouvoir et des capacités bien précises allant de la manipulation des éléments à l'arrêt du temps, en passant par la réincarnation ou le contrôle d'un bateau entier ! Ces esprits au design inspiré, ont complètement chamboulé les combats de la série. A la différence du shonen de base, les combats nécessitent plus d'intelligence et d'ingéniosité que de la force brute et une simple erreur d'inattention peut s'avérer fatale. La technique est d'ailleurs souvent la même (identifier le stand et comprendre son pouvoir pour ensuite en déduire le point faible et lui laminer la tronche), mais apporte son lot de surprises et de suspens bien calibré. A ce niveau-là Yu-Gi-Oh (le manga pas le jeu) doit tout à Jojo, d'autant que le design et les poses des protagonistes sont très similaires.

Star Platinum dans toute sa gloire

Star Platinum dans toute sa gloire

Jojo's Bizarre Adventure s'est aussi un manga qui a su se réinventer graphiquement, car si les débuts étaient pratiquement aussi kitsch que Toriko que ce soit par ses traits épais, assez brouillon et son découpage libertin, l'évolution graphique du manga est impressionnante (ci-dessous). Pourtant tout fan de la saga saura reconnaître le style si particulier d'Araki avec les tenues des protagonistes à la praticité discutable, leur look ambigue et surtout le plaisir coupable du mangaka, qui sont devenues un mème avec le temps : les Jojo posedont les postures complètement fantaisistes et tout sauf viriles des personnages sont maintenant devenues légendaires.

Voici une planche du Tome 4 (Première partie)

Voici une planche du Tome 4 (Première partie)

Deux autres du Tome 27 (Partie 3)
Deux autres du Tome 27 (Partie 3)

Deux autres du Tome 27 (Partie 3)

Et ça c'est la partie 8

Et ça c'est la partie 8

Au demeurant, l'auteur est surtout un gros fan de mode, musique et pop culture, à tel point que tous ces aspects transparaissent sans ambiguïté dans le manga, aussi n'est-il pas rare de voir des personnages reproduire les mimiques et les positions de certaines stars (David Bowie, Prince, Elvis et j'en passe) ou d'icônes de la mode; Après tout, quoi de mieux que d'exploiter la capacité que la musique et/ou la mode ont à se renouveler sans cesse et de s'adapter à son époque. Eh bien d'autres ont essayé et s'y sont cassés les dents, tout simplement parce qu'il est difficile de concevoir un univers atypique en empilant sans cesse les références à la pop culture et à ses goûts préférés. Là encore Araki fait fort, puisqu'il parvient non seulement à maintenir un bon équilibre entre les deux, mais en plus à construire une trame solide et un fil rouge à travers les différentes parties. 

En plus d'être cohérent, le manga aborde de nombreux thèmes (notamment le sacrifice, la famille, l'héritage et l'amitié virile), bien souvent différents d'un arc à l'autre, mais toujours de manière complètement barrée. C'est notamment à partir du deuxième que l'on commence d'ailleurs à entrevoir ce genre passages déconcertants, notamment un combat de pâtes pour parler de la cuisine italienne ou une course de chevaux-vampires pour illustrer la culture romaine antique. Au demeurant si le manga est connu pour son côté délirant, il garde un côté sombre, mature, violent et dramatique, où les personnages principaux n'hésitent pas à se sacrifier noblement pour une noble cause. C'est d'ailleurs ce qui tranche la plupart des shonen actuels ou du moins mainstream (comme Fairy Tail pour n'en citer qu'un), sans compter que le manga ne fait pas dans la dentelle et les scènes trash sont nombreuses.

Tous les thèmes peuvent être mis en corrélation avec une pensée que l'on retrouve dans un grand nombre de mangas et/ou d'animés à l'heure actuelle : le thème de l'inné et l'acquis (je suis bon parce que je suis né bon ou parce que je le suis devenu avec le temps ?). Cette thématique est toutefois très bien mis en scène avec l'aspect générationnel du manga et le côté stratégique de chaque combat. En conséquence non seulement les personnages sont bien pensés et développés (ce qui évite les clichés du genre je suis méchant, parce que je suis méchant, mwah ah aaah), mais en plus le manga se pare d'une dimension plus spirituelle et subtile que son image laisse penser. Et ça aussi c'est fort.

Oui, j'ai un faible pour le deuxième arc.
Oui, j'ai un faible pour le deuxième arc.
Oui, j'ai un faible pour le deuxième arc.

Oui, j'ai un faible pour le deuxième arc.

Et des qualités ce manga en a énormément, notamment parce qu'il a considérablement influencé ceux des années 2000, ainsi que l'univers vidéoludique (qui a dit Street Fighter ?). La grande question est pourquoi le manga n'est-il connu que depuis à peine 5 ans par le grand public ? En fait c'est très simple, en 2012 le manga a eu droit à une adaptation animé par le studio David Production (Japonais); débutant avec la première partie Phantom Blood et qui a remporté un bon gros succès. Jusqu'à présent Jojo n'avait eu droit "que" à deux OAV respectivement de six et sept épisodes et centrés sur une partie de la troisième partie du manga. La série quant à elle continue sur sa lancée puisqu'elle en est à présent au quatrième arc et est d'une qualité exemplaire (vous voyez Shingeki no Kiojin ou la dernière adaptation de Berserket bien c'est pareil).

Coca cola contre pistolet

Au demeurant la question devient alors pourquoi n'y a-t-il pas eu d'adaptation avant dans ce cas ? C'est toujours simple Fred, dans les années 80-90 Jojo était toujours publié dans le Jump, or à cette période le magazine a eu pour ainsi dire son heure de gloire et une flopée de mangas cultes ont vu le jour (Dragon Ball, Saint Seiya, Ken le survivant, Slam Dunk, Hajime no Ippo, Sailor Moon, Kenshin le vagabond, One Piece...). C'est parmi ces gros succès que notre ami s'est retrouvé étouffé et mélangé. A cela vient s'ajouter le fait que les mangas de cette époque ont imposé les standards qu'on trouve maintenant dans tous les shonen classiques (basé sur le schéma narratif exposé par Bruce Campbell dans Le Héros aux mille et un visages). 

Jojo pour sa part est différent, son univers et les choix drastiques de son auteur sont moins vendeur auprès du grand public, ce qui en conséquence ne l'a pas mis en avant à cette époque. Cependant comme on est un peu en train de le voir depuis ces dernières années, le public commence (enfin) à se lasser du conformisme actuel pour se tourner vers des oeuvres plus originales, qui justement arrivent à se renouveler (Shingeki no Kyojin et One Punch Man en sont un parfait exemple). L'animé de Jojo est arrivé pile durant cette période (preuve qu'il y a un ras-le-bol général), d'ailleurs une grande partie des personnes qui regardent l'animé actuellement ne se sont même pas rendus compte que l'oeuvre date de plus de 30 ans ! Ce qui en fait immanquablement une oeuvre intemporel et donc culte, ni plus, ni moins ; à ce niveau là c'est même du génie.

Maintenant, même si c'est culte, je ne peux garantir à personne qu'il aimera Jojo Bizarre adventure, tant les partis pris sont osés et le style est si particulier. En revanche, j'espère que ça vous a donné envie de le découvrir ou que vous ayez compris ce qui différencie un manga mainstream actuel, d'un manga culte. Pour ma part, j'ai recherché ce manga durant un certain temps et j'ai d'ailleurs été passablement refroidi lorsque je me suis aperçu du nombre de volumes qui le composait. Quand j'ai finalement pu mettre la main dessus, un mois plus tôt, j'ai délaissé la lecture de Tower of God pour lire les quatre premiers arcs du manga. Je ne peux que vous conseiller de tenter votre chance aussi.

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