Le point sur... le doublage

Publié le par Corbeau Moqueur

Le point sur... le doublage

VO ou VF, to be or not to be ? Si vous préférez le charme de la langue de Molière dans la production étrangère, alors pour beaucoup vous êtes un rebut, un paria, un connard, un sous-humain, un déchet, une enflure de dernier ordre, bref une souillure qui ne mérite même pas de payer sa place pour mater quoi que ce soit (sauf du porno ou votre voisin(e)). Heureux sont les inconscients, je ne fais pas partie de ces gens, même si effectivement je privilégie la VO à la VF. Parce qu'on oublie bien trop souvent qu'un métier aussi charmant que difficile a vu le jour très tôt dans l'histoire du cinéma et carbure encore beaucoup maintenant dans notre pays grisâtre : le doubleur.

Le but ici n'est pas de faire un historique du bazar, mais juste de mettre les points sur les i et les barres sur les t, sur une polémique qui n'arrête pas d'enfler, diviser et dire tout et son contraire : le doublage c'est mauvais ou pas ? C'est simple et pourtant ça remonte à très loin, puisque dès l'arrivée du son dans le 7ème art, des personnes ont compris l'intérêt d'avoir des voix adaptées à un maximum de pays sans avoir recours aux cartons. Première levée de boucliers, Jean Renoir allait même jusqu'à dire que le doublage est une infamie. Plusieurs levées de boucliers, d'épées et de bazookas plus tard, le cinéma a plus de 100 ans et le doublage est quasiment une institution en France, à tel point qu'il a fallu attendre environ 2010 pour espérer voir un film en VO à 20h50 sur une grande chaîne nationale.

Plusieurs facteurs sont responsables de cette situation notamment, et c'est la plus commune, la facilité et le confort. Un spectateur lambda anglophobe ou aucunement à l'aise avec les langues étrangères restera de marbre devant l'interprétation des acteurs étrangers, ne sera sans doute pas sensibles à l'humour (souvent mal retranscrit dans les sous-titres calamiteux) et n'aura absolument pas envie de lire des dialogues durant 1h30. Car voici la première critique aux détracteurs de la VF : tout le monde ne comprend pas l'anglais et par conséquent tout le monde ne va pas faire l'effort d'écouter un charabia inintelligible de voix étrangères. La deuxième raison, c'est que la France (représentée par les institutions) est très attachée à son exception culturelle et considère bien trop souvent que les français disposent d'une qualité de doublage supérieure à beaucoup d'autres pays et restent déterminés à préserver leur langue natale. C'est une connerie, autant l'admettre, surtout que le cinéma français existe et peut se montrer tout aussi efficace que n'importe quelle production étrangère, mais malgré tout c'est ancré dans les mœurs.

Le doublage est par ailleurs un bon moyen pour faire en sorte qu'un film dispose de deux fois plus de salles en France c'est notamment le cas de tout ce qui touche aux blockbusters. Par ailleurs cela permet d'adapter des histoires/situations/blagounettes à notre langage commun : lorsqu'un film contient de nombreuses références à des films étrangers ou éléments de la culture étrangère, le doubleur pourra adapter la ou les références à notre culture occidentale (ex : le double cheese de Pulp Fiction, ou le lapin blanc de Matrix). Enfin adapter est un bien grand mot, parce que ce n'est pas forcément aux doubleurs de faire ça, en générale c'est le directeur artistique durant "le plan de travail" qui va s'en charger.

On a dépassé la stratosphère rien qu'avec ce film. Le 5ème extrait est cultissime.

Malheureusement c'est pas tant ça qui bloque vis-à-vis du doublage, c'est surtout la qualité épouvantable qui peut en découler. En effet, le métier n'est pas simple, déjà parce que les doubleurs (peuvent être aussi comédiens ou acteurs) doivent retranscrire les émotions des personnages uniquement avec leurs voix et faire en une journée, ce que les acteurs font en plusieurs semaines, ensuite parce qu'il y a tout un tas de paramètres qui nécessitent des heures de travail et de gros moyens. Et ces moyens, tout le monde ne les a pas ou n'a tout simplement pas envie de les débourser, c'est pour ça qu'il y a une grosse concurrence entre les différentes boîtes de doublage. 

Ainsi la VF d'un sitcom peut coûter jusqu'à 8 millions de dollars (eh ouais quand même) dans les sociétés les plus prestigieuses, tandis que certaines bradent le prix à 5 millions. Comme le doublage est en plus payé à la ligne, beaucoup d'acteurs/doubleurs sont arrivés séduits par l'argent facile à la clef, il en va de même pour les différentes boîtes, ce qui explique souvent les textes écrits à la va-vite, les traductions littérales, les contre-sens des dialoguistes... Bref des productions qui oscillent entre le moyen, voire le franchement mauvais (Eaux Sauvages ou Jaguar Force) qu'on peut trouver partout :

Sans doute le summun de la nullité, loin devant Jaguar Force et pourtant proposé sur Netflix !

Alors faut-il maintenant cracher sur la VF ? Non, certainement pas. Déjà parce que les anglophobes disent merci, ensuite parce que certaines voix sont beaucoup plus connues que leurs voix originales (qui à l'inverse peuvent nanardifier le film) et cela tient en grande partie du contexte historique. Durant les années 80 par exemple - qui contient le plus grand nombre de détracteurs sur la VF aujourd'hui - on va pas se mentir, la plupart des jeunes allaient visionné des films en VF sans aller chercher John Ford à quatorze heures. C'est ce qui fait que certaines VF sont plus connues que leurs VO (Retour vers le futur ou le plus connu Star Wars). Par ailleurs certains doubleurs ont su marqué les esprits : Benoît Allemane, Jean-Philippe Puymartin, Thierry Desroses, Yvan Attal, Eric Legrand, Simone Hérault et j'en passe. Par contre on peut décemment dire que la VF pour les séries c'est pas trop ça, n'en déplaise au travail colossal accompli par les studios de doublage.

Des réactions éloquentes...

D'ailleurs puisqu'on parle de série, cela m’amène à autre chose : VFF ou VFQ ? Si comme moi vous téléchargez pas mal ou fréquentez des sites de streaming, vous avez peut-être déjà croisé ces sigles là. La VFF (Truefrench ou VFI dans le jargon) désigne les voix françaises officielles, avec les acteurs ou doubleurs bien français, tandis que la VFQ (Voix françaises du Québec) utilise des acteurs québécois. La VFQ peut aussi désigner tout les doublages francophones, hors France, par extension on peut aussi trouver des voix belges, je me rappelle avoir vu Harry Potter et le Prisonnier d'Azkaban en VFQ et c'est très surprenant. En général, la VFQ est bien en-dessous de la VFF, mais à l'avantage d'être à disposition plus rapidement en téléchargement ou l'achat dans un pays francophone, le délai de sortie en DVD étant différent suivant les pays. Pas d'affolement cependant, les voix québécoises n'ont pas l'accent du pays du caribou et en un sens c'est dommage... Luke je suis ton père. Non, d'la crise de boulle shit, nooooon ! Arrête de jaser mon fils, on va chez nous.

L'extrait le plus probant qui soit !

Autre mise au point maintenant, VO se limite toujours à anglais... ou langues asiatiques. Parce que quand un film allemand, suédois, finnois et j'en passe sort en France, là comme par hasard, les séances de VO sont désertes (les VF aussi en générale), étrange non ? Souvenez-vous pourtant de Troll Hunter... Il arrive aussi plus fréquemment qu'on le pense, que la VF sauve littéralement le film de la noyade, tant le jeu des acteurs originaux est médiocre : Le Labyrinthe par exemple où Dylan O'Brien tire la même gueule tout le long du métrage est miraculeusement sauvé par sa voix française.

Festival Darth Vader !

Et puis du côté de la VO, il y a ceux qui apprécie juste d'entendre les vraies voix des acteurs, sans pourtant comprendre réellement tout leur baratin et qui par conséquent se frottent aux sous-titres. Ces derniers retranscrivent en générale une version plus figée et épurée des dires des acteurs, par manque d'espace et pour une meilleure synchronisation le plus souvent. L'ennui c'est qu'ils sont aussi pas mal faits au lance-pierre (deux-trois jours avant la sortie en salle) et refilés à la société la plus économique à disposition, ce qui donne des énormités, des traductions littérales et des fautes d'orthographe.

C'est pour ça qu'on trouve aussi pas mal de personnes pour nous sortir geunyah mouah les sous-titres je les virent dès que j'en ai l'occasion, parce que c'est de la merde ! Quel intérêt de passer de la VO sous-titrée, autant voir la VF ! Eh bien, mon con ça te dit de venir dîner un mercredi soir chez des amis, je suis sûr qu'on a des tas de choses à se raconter... Plus sérieusement, ce genre d'argument minable circule à toute blinde un peu partout, sauf qu'encore une fois tout le monde ne parle pas anglais et puis, allez jusqu'au bout de votre argument : virez les sous-titres dans un film allemand, on va voir si vous allez comprendre quelque chose.

Le nec le plus ultra : doubler en étant enrhumé

Quoiqu'en pense les institutions le doublage n'est pas réservé à l'exception culturelle française, qui en plus se situe tout juste dans la moyenne niveau doublage. Non, bien des pays sont meilleurs, voire excellent dans ce domaine, c'est notamment le cas du Japon pour lequel le doublage est  pratiquement une tradition (130 écoles spécialisées dans le doublage !) et fait en plus appel à de bons doubleurs pour les films étrangers.

Vous avez ri. Avouez ! Désolé pour la qualité, mais j'ai pas trouvé mieux, et j'ai malheureusement pas trouvé de films français doublé en jap.

Du côté des ricains, c'est aussi amusant que paradoxal, puisque ces derniers ont un peu leur propre exception culturelle et sont aussi ouverts qu'une huître pour exporter des films étrangers. Du coup ils voient plus souvent les films en VO, cependant s'ils n'aiment pas les versions doublées, ils n'aiment pas non plus lire un sous-titrage (?). Lire ou voir un film, le manichéisme c'est leur truc. L'Amérique du Sud ou Latine possède pour sa part un doublage qui entre dans la moyenne (comprenez, rien de transcendant), mais préfère généralement le sous-titrage et traduit souvent ce qui n'est pas en langue espagnol ou portugaise. S'ils savaient le traitement tout simplement honteux que certaines VF leurs réserve :

Yé souis Pablo lo Mexiquin é yé souis dans le bâtiment !

On en parle trop peu, mais en plus de posséder de bons studios cinématographiques (en tête Nollywood, la version Hollywood du Nigeria), l'Afrique n'a pas trop de problème vis-à-vis du doublage. Héritage de la colonisation (le seul qui lui soit sans doute bénéfique), l'Afrique dispose d'une large population bilingue, ce qui lui permet de passer un film en version anglaise, anglaise ou sous-titrée dans l'une de ces deux langues sans passer par le doublage, ce qui limite grandement les coûts de distribution.

Le point sur... le doublage

Pour ce qui est de l'Europe, il vaut mieux couper le nœud en deux, avec d'un côté l'Europe de l'Ouest, adepte du doublage et de l'autre l'Europe de l'Est et sa radinerie. Du côté de la France, l'Espagne, l'Italie, tout ça, tout ça, le doublage est privilégié à la VO, ce qui sans doute être dû à l'impact de ces pays dans le développement de la production cinématographique. Apparemment l'Espagne dispose d'une qualité de doublage bien meilleure pour les films américains comparativement à ses voisins.

L'Europe de l'Est ne compte pas parmi les meilleurs c'est certain, tantôt le doublage est ridicule (surtout avec la synchronisation labiale), tantôt le sous-titrage est dans les choux (avec souvent une version pour malvoyant). Mais le pire étant sans doute de trouver des films en VO, auxquelles sont greffées par dessus une ou deux voix off pour raconter tout le film (vous pouvez trouver un exemple parfait de ce procédé dans l'extrait sur Darth Vader avec la version russe). Autre manière de faire des économies : tronquer les mots. L'acteur commence un mot (le plus souvent un prénom) et le doubleur termine ce qui donne des choses très fantaisistes (Exemple : ne dîtes pas "Tony", mais "Tonhie").

Le mythique Philippe

Voilà pour un le petit tour d'horizon, mais il ne faut pas oublier aussi qu'un film qu'il soit bon ou mauvais, c'est aussi l'intrigue, la bande-son, les décors, le cadrage, le montage, la mise en scène... bref, le doublage et le jeu des acteurs ne sont que des composants du cinéma. Par conséquent même si le doublage est moyen, il faut aussi savoir apprécier l'ensemble. Même si effectivement quand c'est doublé comme de la merde, difficile d'apprécier quoi que ce soit.

Remarquez quand ça touche les séries d'animation, ça peut aussi donner des trucs pas sexy du tout.

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